22/03/2015

Victor

Il s’appelait Victor, on se détestait et on s’insultait. Il dédaignait mes propos, mes questions, mes convictions, je détestais son racisme, son mépris des musulmans, sa haine des juifs et la totalité de ce qu’il affirmait.

Ça avait commencé juste après les attentats du 11/09/01. Les blogs n’existaient pas encore mais il y avait des forums mis à disposition par des médias ou des privés. On s’y retrouvait pour des véritables bagarres rangées entre « pseudos ».  Personne n’aurait eu l’idée saugrenue de mettre son vrai nom, notamment à cause des horreurs qu’on s’échangeait.

Les principaux points d’achoppement était le 11/09 et ses produits dérivés (Etats-Unis, Al Qu’Aïda, G.W.Bush, Ben Laden, Wolfowitz, Saddam Hussein, etc. etc.) et chacun défendait ses convictions avec autant de hargne que de persuasion. Tout le monde était convaincu d’avoir raison et donc que ceux qui ne voyaient pas les choses de la même façon ne pouvaient être que des ignorants ou des collabos mais, dans tous les cas, ils représentaient les ennemis qu’il fallait contrer avec tous les arguments possibles, même les plus insultants, même les plus grossiers.

Dieu sait, s’il y avait à boire et à manger dans ces forums sauf, qu’étrangement un petit groupe d’intervenants a fini par en ressortir, en particulier parmi les intervenants du forum du site du journal « Voir«  (genre de GHI  culturel distribué gratuitement le jeudi dans toute la région de Montréal). On  se détestait, on s’insultait mais on se retrouvait si régulièrement qu’un intervenant a eu l’idée insolite de tenter de nous réunir dans un café branché du centre-ville. 

Autant dire que je n’étais pas prêt à ça, mes ressentiments étaient trop exacerbés et vu tout le mal que je pensais de Victor en particulier,  je n’avais pas du tout envie d’avoir à faire à lui. Mais peu à peu, les rencontres se sont faites de plus en plus régulières et j’ai profité  de l’absence annoncée de Victor, pour finalement m’y rendre. Dire que je m’y suis fait des copains seraient exagéré mais cela m’a donné l’opportunité de rencontrer des gens particuliers avec, bien souvent, un parcours de vie différent et donc édifiant.  

Et puis un jour, il y a eu le message d’un intervenant pour nous expliquer que Victor était gravement malade et même condamné et qu’avant de mourir, il avait émis le désir de pouvoir rencontrer ses partenaires virtuels avec lesquels, ils passaient des longues heures (Victor était omniprésent sur les forums) à débattre.  

Là encore, je n’étais pas très chaud. « Ouf, un facho de moins » avait en effet été ma première réaction à l’annonce de sa mort imminente. Je n’en suis pas très fier, mais on était en guerre, il y avait eu des mots, des insultes, des insinuations, des postures, des affirmations décrites comme vérité que je ne pouvais pas laisser passer ni mettre de côté.

Toujours est-il que j’y suis allé, j’ai rejoint cette équipe d’allumés dans une cabane à sucre du nord de Montréal. Ils étaient presque tous là et au bout de la table trônait une sorte de monstre qui avait dû être énorme mais qui n’était plus qu’une sorte de vieille baleine toute ridée, recouverte de boutons blancs et autres vergetures purulentes, le tout surmonté d’une énorme tête rousse ornée d’une épaisse moustache en forme de guidon de vélo. Un morse échoué me suis-je dit en apercevant Victor.

Celui-ci m’a immédiatement interpelé avec un accent québécois à couper au couteau :


C’est toi Diego ? (c’était mon pseudo de l’époque)

 …..

Enfin 

…..

Tu ne t’es pas rendu là pour m’achaler,  Ostie ?

….

Ramène-toi,  j’ai quelque chose à partager avec toi !


Avant que j’aie eu le temps de dire quoi que ce soit, il m’avait emmené à l’extérieur et allumé un joint qu’il m’a tendu après y avoir tiré quelques taffes.

D’abord tous les deux puis avec les autres intervenants réunis cet après-midi glacial de fin d’hiver, nous avons parlé de tout, de la vie, de la maladie, de nous mais surtout de beauté, beauté de la nature, beauté des femmes, beauté de la musique, etc. etc.  A aucun moment, nous n’avons abordé les sujets qui fâchent, à aucun moment je me suis souvenu que les hommes et les femmes avec lesquels je passais cet après-midi merveilleux étaient, en fait, mes ennemis virtuels.

Ce n’est qu’avec le recul et la mort de Victor, survenue quelques semaines plus tard, que j’ai réalisé que  ce n’était pas les êtres humains cachés derrière leur pseudo (et/ou leur image publique) que je combattais mais bien leurs idées plus ou moins bien relayées par un personnage virtuel créé pour ça….

Sacré Victor, tu m’auras au moins appris cela et du coup je ne t’oublierai  jamais. Tu vois, aujourd’hui, plus de 14 ans après, je te rends même hommage, qui l’eut cru ?

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Commentaires

Merci Vincent de partager avec nous ces expériences.

Écrit par : Dan | 22/03/2015

Et voilà de quoi vous détendre encore un peu plus. Les idées que vous combattez, et bien il se pourrait qu'elles n'aient pas plus de consistance que les pseudos qui vous rendaient dingues.
https://sciencetonnante.wordpress.com/2015/03/23/le-libre-arbitre-existe-t-il-video/#more-7417

Écrit par : PIerre Jenni | 23/03/2015

Votre billet décrit bien les avantages et les inconvénients des pseudos.

L'inconvénient : Le pseudo permet de se comporter comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, de dégommer les autres commentateurs et de préférence ceux qui signent de leur vrai nom.
Il permet également de s'ériger en omniscient autoproclamé, sans devoir donner de preuves particulières de ses vastes compétences. Je découvre tous les jours une sapience immense chez les autres commentateurs, qui savent déjà tout, sur tous les sujets ( voir le lien donné par Pierre Jenni - c'est effectivement très drôle !).
Il y a là une confiance totale dans la force de sa propre parole, je crois que ça s'appelle "la parole performative". Même s'il n'est pas toujours sûr que le 100% des lecteurs confèrent un statut fort à ces commentateurs-là.

L'avantage : si on se fait démolir et lyncher par d'autres commentateurs, on peut survivre socialement.
De plus, en n'étant justement que l'expression d'une opinion sous couvert d'un pseudo, on ne crée pas l'illusion de se livrer tout entier.
C'est important, puisque beaucoup de commentateurs croient tout comprendre d'un autre commentateur sur la base d'un ou deux écrits qui leur déplaisent ou plaisent. De là proviennent toutes les étiquettes, tous les diagnostics hâtifs, les anathèmes et autres points Godwin.
Ainsi, c'est Calendula qui est la débile, pas la personne qui signe avec ce pseudo ( quoi que ! direz-vous ;-)))
Si nous étions capables de supporter la controverse sans monter sur nos grands chevaux, les pseudos seraient peut-être moins nécessaires. Si nous passions davantage de temps à discuter d'idées et d'hypothèses qu'à épingler les travers des autres commentateurs, nous arriverions peut-être à créer une communauté de recherche, à approcher d'un mode de fonctionnement qui ressemblerait davantage à un dialogue qu'au lancer de projectiles virtuels.
Il est certes possible que le lancer d'insultes soit une bonne chose, après tout ! Peut-être que ça a un bénéfice défoulatoire non négligeable.

Il se peut aussi que nous nous trouvions encore à un stade très archaïque de ce mode de communication. Un peu comme les inventeurs de l'écriture cunéiforme, en comparaison des créateurs d'écritures successives plus sophistiquées.

Écrit par : Calendula | 23/03/2015

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